Physiologie et condition humaine : les droits physiologiques de l’homme
Jean Mayer
Annales de la nutrition et de l’alimentation, 1979, vol. 33, pp. 5–15
Adresse prononcée devant la Société française de nutrition. Premier emploi notable du terme « droits physiologiques de l’homme » dans la littérature scientifique, liant explicitement alimentation, eau, air, logement, sommeil et exercice aux droits civils et politiques.
Les droits physiologiques, fondation des droits civils
S’il y a deux sujets qui peuvent paraître, de premier abord, bien distincts, ce sont la physiologie et les droits de l’Homme. Notre science porte sur l’étude des fonctions de ce que le XIXe siècle appelait les « corps organisés », les mécanismes caractéristiques des cellules et des membranes biologiques, les rôles des constituants du sang, de la lymphe, des tissus musculaires, conjonctifs, glandulaires, les systèmes circulatoires, respiratoires, moteurs et sensoriels, les régulations humorales et hormonales, l’action intégrative du système nerveux, tout ce qui fait un être vivant et viable. Il semblerait qu’une discussion des idées de « Liberté, Égalité et Fraternité », ou de « la vie, la liberté et la poursuite du bonheur » serait du domaine des philosophes, des moralistes et des hommes politiques — peut-être aussi des psychologues et des sociologues, mais certainement non des physiologistes.
Mais en fait, il me semble que dès que nous sortons du laboratoire, nous ne pouvons pas séparer le physiologique du psychologique ni même, en vérité, du social ou de l’économique, lorsque nous considérons la condition humaine. Même chez les animaux, il est évident que l’état physiologique des individus est souvent dépendant, non seulement des conditions physiques de l’environnement, mais aussi de l’organisation du groupe. Chez l’Homme, les sociétés, riches ainsi que pauvres, imposent par des moyens socio-économiques certaines restrictions physiologiques sur leurs citoyens, y compris leurs enfants. Ces restrictions, nous allons le voir, déterminent les caractéristiques de la croissance physique et même intellectuelle et celle du vieillissement, y compris le taux de son développement et les maladies qui l’accompagnent. Ainsi il apparaît que certains de ces droits de l’homme que, il y a maintenant deux siècles, Franklin, Jefferson et La Fayette proclamaient — le droit à la vie, l’égalité au niveau physiologique, sinon la liberté, du moins des conditions obligatoires de son développement et physique et intellectuel, et certainement la poursuite du bonheur — ne peuvent être séparés des limitations physiologiques dans lesquelles les hommes opèrent. Le concept des droits de l’homme et du citoyen implique que soient reconnus les droits physiologiques qui sont l’une de leurs fondations : l’accès à l’oxygène dans une atmosphère qui n’est pas trop polluée pour être saine, l’accès à une quantité suffisante d’eau de pureté chimique et biologique satisfaisante, un degré de défense suffisant contre les intempéries sous forme de vêtement et de logements adéquats, la protection contre le travail physique excessif et la garantie d’une durée de sommeil nécessaire et — ceux-ci sont particulièrement menacés — la quantité et la qualité de l’alimentation dans les pays pauvres et la qualité de l’alimentation et les possibilités d’exercice dans les pays industriels et urbanisés. À la longue, l’enfreinte des droits physiologiques individuels menace le bien-être de la société tout entière.
Malnutrition et famine dans les pays pauvres
J’ai dit que le droit à l’alimentation saine était le plus menacé. Or l’état physiologique et même, à un certain degré, l’état psychologique d’une population dépend de son alimentation. Dans les cas extrêmes, ceci est évident. Nous avons vu des exemples trop souvent dans le cours de nos vies — en Europe pendant la deuxième guerre mondiale, plus récemment en Nigéria oriental — Biafra — pendant la guerre civile, au Bangla Desh, dans le Sahel et en Éthiopie. Tous les ans, il semble, il y a une famine embryonnaire ou de grande envergure, larvée ou pleinement développée quelque part au monde, due à la sécheresse, à de grands désastres naturels, à des causes biologiques — invasions de criquets, maladies des plantes et des animaux —, ou à la guerre extérieure ou civile. Et l’effet sur les populations est toujours le même. Les bébés, les enfants, les femmes enceintes ou allaitantes, les vieillards sont les plus vulnérables à la maladie et à la mort. Les adolescents sous-nourris, comme les enfants, voient leur croissance s’étriquer ; ils sont particulièrement sujets à la tuberculose. Dans les situations de famine ils tendent à un comportement caractéristique — se séparant de leurs familles, ils forment des bandes qui se nourrissent par la rapine. La réhabilitation sociale de ces groupes, lors du retour de la société à la norme économique est souvent difficile. Quant aux adultes, leur productivité décroît rapidement au fur et à mesure que la situation alimentaire se détériore. Ils ne sont pas simplement maigres, faibles et facilement fatigués. Ils deviennent obsédés par l’idée d’obtenir de la nourriture pour leur famille et pour eux-mêmes. Cela les mène souvent à sacrifier tout comportement social et à empêcher le groupe de fonctionner pour améliorer la situation de ses membres. Leur panique les pousse à la migration, souvent sans claire idée de ses risques, l’un desquels est que les familles se morcellent et que les enfants se perdent, un autre est que les villageois perdent leur source d’eau potable. La résistance aux infections, surtout chez les enfants, mais aussi parmi les adultes, particulièrement les vieillards, s’affaiblit rapidement au cours des disettes. La combinaison de l’affaiblissement des organismes par la sous-alimentation, de la désintégration des structures sociales s’il y a migration, de la détérioration des conditions sanitaires et de la multiplication des contacts humains amène au développement d’épidémies généralement caractéristiques de la région, telles que typhus, tuberculose, influenza — Europe —, choléra, peste — Asie, jusqu’à récemment —, et — potentiellement en Afrique orientale — variole, à travers le monde, diarrhées infantiles, qui peuvent causer bien plus de morts que la famine per se.
Les états de malnutrition chronique, répandus dans les pays pauvres du tiers-monde, sont moins dramatiques, mais cumulativement aussi destructifs. Les états de malnutrition sont souvent classés en trois catégories. L’une est la sous-nutrition, le manque d’une quantité suffisante de nourriture. Une seconde comprend les maladies de carence — la nourriture est incomplète et manque d’un ou de plusieurs des éléments nutritifs essentiels : protéines et certains acides aminés, certains acides gras, vitamines et minéraux indispensables. Certaines de ces carences ont des noms caractéristiques, tels que la pellagre, le scorbut, le béri-béri, la xérophtalmie, le rachitisme, le goitre, ou l’anémie de la grossesse due au manque d’acide folique. D’autres maladies de carence n’ont pas ces noms pittoresques mais n’en sont pas moins réelles, telles que la carence en riboflavine, en zinc, ou en fluor. Une troisième catégorie est la malnutrition dite « secondaire ». Une maladie, quelquefois génétique mais le plus souvent due à un parasite ou autre facteur externe, interfère avec la digestion, l’absorption, ou l’utilisation des aliments — dans beaucoup de régions tropicales et pauvres, un synergisme se déclenche entre parasites ou microbes et malnutrition — la malnutrition prédisposant à l’infestation, l’infestation accroissant la gravité de la malnutrition. Ce cercle vicieux ne peut être brisé que par l’intervention d’une campagne à éléments de médecine, nutrition et éducation. Dans les pays pauvres ces trois catégories — sous-nutrition, carences, et malnutrition secondaire — sont souvent observées en combinaison.
Chez les enfants, la sous-alimentation chronique conduit au ralentissement de la croissance, au manque de développement des muscles et à l’impossibilité d’une attention soutenue et, en particulier, du travail scolaire. Chez les adultes, elle amène la perte de poids et la diminution de la capacité de travail. À tous âges, la prédisposition aux maladies infectieuses est augmentée, et la convalescence est lente et incomplète. La carence en protéines est observée surtout chez l’enfant et les femmes enceintes et allaitantes. Le spectre de la transition entre la carence en protéines sans carence en calories et l’extrême de la sous-nutrition calorique comprend toutes les combinaisons possibles, du Kwashiorkor — carence en protéine dominant le syndrome — au marasme où la carence énergétique prédomine. Dans les cas extrêmes, la croissance s’arrête complètement et dans le Kwashiorkor, l’enfant présente un œdème et une dermatose caractéristiques, un geignement et une irritabilité presque constants, et un changement de couleur des cheveux vers le blond orangé qui est d’autant plus frappant que la teinte initiale était plus foncée. Ni ces symptômes ni les lésions internes — infiltration lipidique du foie ou fibrose du pancréas — ne sont aussi nets dans le marasme, qui partage avec le Kwashiorkor et avec tout le spectre de malnutrition chronique en protéines et en calories (PCM) l’atrophie des membranes mucosales, duodénales en particulier, et une diminution considérable des concentrations d’enzymes digestives. Ce syndrome de PCM, allié avec la diarrhée infantile, est le plus grand tueur d’enfants dans les populations affligées de ce qu’on a appelé la « pauvreté abjecte ». La prévalence du PCM diminue dans les pays où et la production agricole et la justice sociale — ou du moins sa base physiologique d’équité dans la distribution alimentaire — s’améliorent, quel que soit incidement leur régime politique. Par exemple, il a disparu dans des entités politiques de philosophies aussi différentes que Singapour, Hong Kong, la Chine Populaire ou Taïwan. Par contre, son incidence augmente dans certains pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine et des Caraïbes où le développement économique est lent ou dans des régions où l’augmentation de la production, urbaine ou rurale, n’est pas accompagnée d’une augmentation de l’emploi ou des salaires.
Alors que certaines des grandes carences classiques, telles que le béri-béri ou la pellagre, sont en rapide retraite et ont disparu de régions entières — le béri-béri du Japon et la pellagre des États-Unis par exemple — en raison du développement économique, de l’éducation en nutrition et de la fortification des produits à base de céréales, d’autres persistent et sont des causes majeures de misère. Des centaines de milliers de cas de cécité due à la carence en vitamine A existent encore parmi les enfants du sous-continent Indien, des Philippines, d’Indonésie, d’Amérique centrale, du Nord-Est brésilien, et dans certaines régions de l’Afrique. Et pourtant, la dépense de quelques sous par an par enfant permettrait d’administrer tous les six mois à chaque enfant vulnérable une dose de vitamine A qui les protégerait contre la cécité. Cette négligence criminelle du monde vis-à-vis de ses enfants n’est-elle pas, en vérité, une violation des droits physiologiques de l’homme ? Et il suffirait de quelques sous par personne pour protéger, par l’iodation du sel ou d’autres aliments, les millions de personnes habitant les localités montagneuses ou isolées des régions himalayennes, d’Afrique centrale, ou andines, contre le goitre et le crétinisme, cette dernière étant une condition irréversible due au manque d’iode chez la mère avant et pendant la grossesse. Dans certaines des régions que j’ai nommées — comme c’était le cas autrefois en Europe, dans les Alpes, et aux États-Unis dans la région des Grands Lacs et celle des montagnes Rocheuses —, l’Organisation mondiale de la santé estime que jusqu’à 5 p. 100 de la population montre des signes de crétinisme. Et dans certains pays d’Amérique du Sud, d’Afrique et d’Asie, 5 à 17 p. 100 des hommes et 10 à 50 p. 100 des femmes sont anémiques. Les effets de l’anémie ne sont pas aussi dramatiques que les symptômes de la carence en vitamine A ou du goitre mais son effet sur la productivité et la qualité de la vie des populations affectées est considérable.
Quelles que soient les conséquences de la malnutrition endémique sans symptômes nets de carence chez les adultes, ses effets sur les enfants sont les plus coûteux et les plus irréversibles. Il est essentiel que la femme enceinte ait suffisamment de protéines dans son alimentation pour que le fœtus se développe normalement. Un nouveau-né d’une femme mal nourrie voit augmenter les chances qu’il soit prématuré ou, s’il est à terme, qu’il soit anormalement petit — ceci entraîne aussi une plus grande probabilité de mort en bas âge ou de handicap permanent soit physique soit mental. Il semble probable — quoique la preuve n’en est pas encore absolue — que la malnutrition in utero et jusqu’à l’âge postnatal de deux ans, c’est-à-dire pendant la période de division des neurones et de formation des connexions interneuronales, soit une cause majeure de retardation mentale — ce défaut, à base anatomique, ne peut être remédié par des mesures alimentaires prises après l’âge de deux ans quand l’organisme a perdu la capacité de produire des cellules nerveuses et des connexions supplémentaires. Je n’imagine pas avoir à décrire pour cette audience les coûts personnels et sociaux de ces lésions irréversibles.
Par unité de poids, les enfants ont besoin de plus de calories et d’une plus grande quantité d’éléments nutritifs indispensables que les adultes. Un enfant sous-nourri ou mal nourri est, nous l’avons déjà remarqué, plus susceptible envers les maladies infectieuses de l’enfance et celles-ci, à leur tour, augmentent les besoins alimentaires — pour certains éléments nutritifs par plus de 100 p. 100. Les taux de mortalité infantile symbolisent ce que nous venons de décrire. En Zambie et en Bolivie, par exemple, le taux de mortalité des enfants de moins d’un an est 250 p. 1 000 naissances vivantes. Aux Indes et au Pakistan, il est de 140 p. 1 000 et dans ces pays, il est probable que les morts ne sont pas toutes enregistrées. Le chiffre pour les États-Unis est 16 p. 1 000 et pour la Suède 12 p. 1 000. Rappelons-nous, lorsque nous sortons de nos laboratoires, que plus de 90 p. 100 des morts de petits enfants pourraient être évitées sur la base de ce que nous savons maintenant.
Les maladies nutritionnelles dans les pays industriels
La situation de l’alimentation et de la santé est très différente dans les pays industriels. Au cours du siècle qui vient de s’écouler, les taux de mortalité infantile sont tombés de façon continue, de telle sorte que l’espérance de vie à la naissance est bien plus élevée que dans les pays sous-développés. La durée moyenne de vie des adultes, nous allons le voir dans un moment, suit une évolution très différente. Quoique le préjugé populaire soit que cette chute de la mortalité est due aux progrès rapides de la science médicale pendant la même période, l’évidence est très nette que les morts dues aux maladies infectieuses étaient en régression continue bien avant que les découvertes thérapeutiques correspondant à ces maladies n’aient eu lieu. Par exemple, le nombre des morts dues à la coqueluche en Angleterre et au Pays de Galles a commencé à décroître en 1860. Le taux était tombé de moitié avant que le Bacillus pertussis fût identifié en 1906 et le développement de la vaccination en 1936 n’occasionna aucune accélération dans cette chute continue. De même le taux de la mortalité due à la tuberculose dans les mêmes pays commença également sa chute rapide du palier de 3 000 morts par million par an vers 1860 et les découvertes du bacillus tuberculocis et du test par la tuberculine n’ont pas accéléré cette chute. L’effet de la découverte de l’isoniazide et de la streptomycine ont à peine précipité cette chute continue qui vers 1955 avait diminué le taux à moins de 300 par million. Les exemples sont légions qui démontrent que l’amélioration de l’état sanitaire général par l’assainissement des eaux et des villes, l’amélioration du logement, l’élimination des maladies de carence par une meilleure alimentation et par conséquent l’amélioration de l’état physiologique, en particulier des enfants, a été le facteur de beaucoup le plus important dans cette rapide amélioration de la santé.
Hélas, à ce point de nouvelles pandémies sont apparues, celles-ci dues à la suralimentation et l’élimination du besoin de travail physique a frappé les populations industrielles. Ces maladies de l’âge adulte — qui, il est maintenant très clair, peuvent être à leur tour, en large mesure prévenues — maladies cardiovasculaires, diabète, cancers des poumons, des seins, du colon, qui ensemble sont la cause de deux tiers des morts dans les pays industriels — limitent la durée de vie à ce qu’elle était pour les citoyens mâles aisés et par conséquent bien nourris et bien logés il y a deux siècles. J’ai cité au début de cette adresse les noms de Franklin, Jefferson et de La Fayette. Franklin est mort à 84 ans, Jefferson à 83 ans et La Fayette à 77 ans, tous trois ayant vécu une vieillesse vigoureuse. Aux États-Unis, la montée du taux de mortalité de ces maladies non-infectieuses, en même temps que le taux de mortalité des maladies infectieuses continuait à tomber, amena l’espérance de vie à l’âge de 15 ans à rester en plateau de 1950 à 1970. C’est seulement depuis cette année que la survie des femmes a augmenté à nouveau, et depuis 1973 que la survie des hommes s’est nettement améliorée. Nous pensons que cette reprise de l’amélioration de la santé est due à une combinaison de l’augmentation des taux de dépistage de l’hypertension et de l’amélioration de l’alimentation.
Quoique le mécanisme spécifique de chacune de ces maladies ne soit pas connu dans ses détails, l’évidence — épidémiologique, clinique et expérimentale — que nous avons aujourd’hui suggère un lien étroit entre les maladies cardiovasculaires, le diabète, les cancers du sein et du colon et le type d’alimentation. La relation du cancer des poumons et des cigarettes est bien connue et indique clairement le mode de prévention. De plus, les facteurs alimentaires impliqués dans l’étiologie de ces causes de morts sont liés entre eux — ils présentent, de fait, les traits caractéristiques de l’alimentation occidentale : une ingestion de calories en excès des besoins alimentaires diminués par la chute rapide de l’activité physique depuis le développement de l’automobile et de la mécanisation du travail industriel et ménager ; consommation excessive de graisses, en particulier de graisses saturées et de cholestérol. La consommation de graisses saturées et de cholestérol est nettement en relation avec l’incidence de l’artériosclérose, et des coronarites ainsi que des maladies des vaisseaux sanguins — y compris ceux des reins, des oreilles internes et des yeux. Le taux de mortalité pour le cancer des seins et le cancer du colon est nettement lié à la quantité totale de graisses, saturées ou non saturées, dans l’alimentation. La consommation de sucre est excessive — de l’ordre de 60 kg par personne par an aux États-Unis, et un peu plus élevée en Grande-Bretagne. Ceci est non seulement ruineux pour la santé des dents mais représente une proportion dangereuse de « calories vides » — sans aucun élément nutritif. Les travaux de Aharon Cohen de l’Université de Jérusalem suggèrent également que cette quantité de sucrose peut précipiter l’occurrence du diabète chez les sujets génétiquement prédisposés à cette affection. La consommation de sel est également excessive — les travaux de L. H. Dahl et de Lot Page indiquent une proportionnalité entre la quantité de sel dans l’alimentation et la prévalence de l’hypertension. Par contraste, les pays occidentaux industrialisés sont caractérisés par la sous-consommation de grains et farines entiers ou sous-moulus, de fruits et de légumes qui fournissent à leur consommateur non seulement des vitamines et des éléments minéraux indispensables — certains nécessaires en quantités minimes — mais aussi une quantité suffisante de fibres végétales utiles pour prévenir la constipation et les diverticulites.
L’obésité, ce fléau des sociétés modernes, est liée à la diminution de l’activité physique. Les statistiques de consommation des États-Unis montrent que la consommation calorique individuelle a diminué de 1900 à 1970, en même temps que la proportion des obèses et le poids relatif à la taille de la population augmentait. Le surplus de calories vient clairement de la diminution plus rapide de l’activité physique. Cette diminution extrême de l’activité physique en conséquence de la mécanisation et de l’automatisation de la vie moderne est un phénomène physiologique majeur dont les conséquences médicales ont été jusqu’à présent sous-estimées et généralement négligées. Le mécanisme de sa relation avec l’obésité a été étudié en détail dans mon laboratoire lorsque j’étais physiologiste et nutritionniste à plein temps à Harvard. Nos recherches, portant sur un nombre de types d’animaux de laboratoire, non obèses ainsi que ceux génétiquement obèses — six variétés chez le Rat et la Souris — ou rendus obèses par lésions hypothalamiques induites par moyens chirurgicaux ou pharmacologiques, et portant aussi sur hommes, femmes et enfants, ont démontré que, chez tous les sujets étudiés, il y a un niveau d’activité au-dessous duquel le mécanisme de régulation de l’ingestion alimentaire — qui normalement ajuste l’appétit aux dépenses énergétiques avec une précision d’une fraction de 1 p. 100 — ne fonctionne plus avec précision. Au-dessous de ce niveau, si les dépenses énergétiques continuent à diminuer, l’ingestion calorique décroît plus lentement et reste fixée à un niveau qui, de façon inéluctable, amène l’accumulation d’une quantité excessive de lipides. Si l’inactivité est prolongée et extrême, l’obésité est inévitable si le sujet n’est pas prêt à endurer une faim inassouvie ou à réaugmenter son activité physique. Les types physiques humains sont caractérisés par des niveaux minimum différents — chez les ectomorphes dominants ce niveau minimum est bas et l’obésité est donc rare et moins nette, mais les mésomorphes dominants et les mésomorphes endomorphes de classification anthropologique que nous avons trouvé particulièrement utile — sont asservis à un taux d’activité minimum plus élevé s’ils veulent éviter ou l’obésité ou un sentiment de faim plus ou moins constant. La diminution — dans beaucoup de cas dans les sociétés industrielles où les machines à écrire sont électriques, les changements de vitesse automatiques et les escaliers disparaissent — sinon la disparition de l’activité physique, agissent sur la prévalence des morts par maladies cardiovasculaires et par diabète, en partie par le truchement de l’obésité. Nos calculs fondés sur les résultats de l’étude compréhensive et prolongée de toute la population de la ville de Framingham, Massachusetts, indiquent qu’une diminution de 10 p. 100 des poids moyens des mâles entre les âges de 35 et 55 ans résulterait en une diminution des morts par coronarites de l’ordre de 20 p. 100.
La diminution de l’activité physique opère aussi par d’autres mécanismes. Un nombre d’études — l’une des premières fut exécutée en Suisse par le docteur Daniella Gsell et moi-même et porta sur la comparaison de populations agricoles non mécanisées et de populations urbaines — montre clairement qu’il y a une interaction entre l’inactivité physique et l’effet sur le cholestérol sanguin d’une ration élevée en graisses. Des résultats récents indiquent que ces résultats sont dus à l’effet bénéfique de l’activité physique sur les concentrations dans le sang des lipoprotéines de haute densité qui semblent agir comme agents de transport de l’excès de cholestérol formé dans les cellules. D’autres études ont démontré que l’exercice modéré réduit la pression artérielle et que l’exercice plus intense augmente la taille et même le nombre des vaisseaux du cœur ; et des travaux que nous avons poursuivis à Boston avec le professeur Jean Christophe — maintenant à Bruxelles — ont démontré, il y a maintenant une vingtaine d’années, que l’exercice physique augmentait l’utilisation des glucides chez ceux des diabétiques qui avaient ou recevaient une petite dose d’insuline.
Tout cela indique que, comme les pauvres peuvent manquer de calories et de protéines alimentaires dans leur alimentation et de confort dans leur vie, les riches peuvent ingérer trop de nourriture — trop de viande, trop d’œufs, trop de sucre, trop de sel — et vivre une vie de confort et d’oisiveté physique excessifs. Au fur et à mesure que les pays pauvres se développeront, les maladies nutritionnelles de la richesse se substitueront ou s’ajouteront aux maladies nutritionnelles de la pauvreté. Périclès nous a appris qu’à Athènes, nous considérons les hommes qui gardent toujours le silence comme des hommes inutiles. Rabelais nous a rappelé que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Plus près de nous, Simone Veil a réaffirmé le devoir qu’avaient les gens informés et d’influence de proclamer leurs vues sur l’injustice. Il me semble qu’il est de notre devoir, nous physiologistes, de parler clairement et en toute utile occasion des violations des droits physiologiques des individus et des populations. Le développement de nos connaissances, qui nous permet maintenant de chiffrer les besoins, dicte une augmentation de notre responsabilité.
Vers la protection des droits physiologiques
Dans les pays riches, l’amélioration de l’état physiologique des pauvres et de la majorité aisée devrait être facile. L’alimentation des pauvres peut être assurée soit par un nivellement social, comme c’est le cas, par exemple, dans les pays Scandinaves ou certains pays de l’Europe de l’Est, ou par des mesures correctives spécifiques — aux États-Unis, depuis la conférence de la Maison Blanche sur l’Alimentation, la Nutrition et la Santé, nous avons développé un système de supplémentation de la nutrition en distribuant à 19 millions d’individus des bons spéciaux qui permettent d’acheter des aliments dans tous les magasins — 170 dollars par mois, par exemple, pour une famille de 4 personnes sans ressource. À cela s’ajoute des programmes pour les femmes enceintes et allaitantes, les bébés, les enfants des écoles, et camps et programmes de récréation urbains d’été, et les vieillards. D’autres pays, comme la Pologne, ont agi en subventionnant certains aliments.
Les gouvernements des pays développés ont aussi un devoir d’éduquer tous leurs citoyens, en nutrition, particulièrement en ce qui concerne la relation de la composition de l’alimentation et le développement des maladies telles que les maladies du cœur et des vaisseaux, le diabète et le cancer. Des campagnes contre l’obésité, l’hypertension, l’hypercholestérolémie doivent être lancées, et elles doivent porter sur la nécessité de modifier le régime alimentaire et sur les habitudes d’exercice. Les industries alimentaires doivent être encouragées dans leurs efforts de développement de nouveaux « aliments fabriqués », contenant moins de graisses, moins de sucre et moins de sel. Les problèmes des habitants des pays pauvres sont bien plus difficiles. Mais la protection de leurs droits physiologiques est maintenant achevable et constitue une tâche aussi urgente que la préservation de la paix et des libertés humaines.
Il nous faut monter aussi rapidement que possible un système global d’avertissement des famines. La prévention des disettes est évidemment préférable aux secours pour les affamés. Ce système d’avertissement devrait être fondé sur la surveillance météorologique — examen continu des précipitations d’eau —, la surveillance économique — examen continu des réserves et des prix —, et la surveillance clinique — examen continu de l’état de nutrition des enfants de milieux urbains et ruraux pauvres, des femmes enceintes et des vieillards. Ce système global d’avertissement doit être centralisé par les Nations Unies qui doivent développer une petite, mais effective organisation de secours à la famine, qui puisse dépendre d’un cadre de réserve médical et logistique, éduqué par des manœuvres d’état-major, qui puisse intervenir rapidement en cas de besoin. Il nous faut constituer des réserves alimentaires d’urgence pour parer aux famines. La question de stocks de stabilisation des prix est un sujet compliqué que je ne veux pas aborder, et qui n’est pas nécessairement lié à la question des réserves d’urgence. Celles-ci peuvent être en partie dans les pays menacés mais sont plus faciles à conserver dans les pays riches en zone tempérée ou froide, telle que le nord des États-Unis, le Canada, les pays d’Europe et l’Union soviétique, le nord de la Chine et le Japon ainsi que l’Australie. Une partie des réserves d’urgence peut être, à tout moment, sur mer — si les pays importateurs maintiennent à tout moment des réserves suffisantes, il devient possible, en cas d’urgence, de détourner les vaisseaux chargés de grains qui continuellement portent leur cargaison des pays exportateurs, tels que les États-Unis, le Canada, l’Australie, aux pays importateurs, tels que la Grande-Bretagne, le Japon, la République fédérale allemande ou la Belgique ou, au hasard du climat, l’Union soviétique, la Chine populaire ou les pays du sous-continent indien. L’ordinateur permet ainsi de tenir compte d’une réserve de première ligne qui peut être mise en action en quelques jours, plutôt que les semaines ou les mois nécessaires pour mobiliser des réserves situées dans les entrepôts de Minneapolis, de Calgary ou de Melbourne.
Il faut accélérer les plans de développement agricole, y compris l’établissement de stations de recherches, les dispositifs d’éducation agricole et nutritionnelle rurale, et le financement des petits agriculteurs. Et il faut encourager les gouvernements à établir une politique de développement rural qui ne diminue pas l’emploi, créant des chômeurs ruraux et des masses urbaines désœuvrées — comme c’est le cas dans trop de pays en cours de développement, en Amérique latine en particulier. Nous devons aussi encourager ces mesures simples et bon marché qui peuvent rapidement éliminer la cécité due à la carence en vitamine A et le goitre. Et au fur et à mesure que l’élévation du niveau économique amène la survie de plus de bébés, il faut mettre à la disposition des familles l’éducation et les moyens de contrôle des naissances qui enrayeront la surpopulation. Comme physiologistes, célébrant la vie dans toute sa complexité, nous ne pouvons accepter la philosophie de triage qui balancerait ressources et population sur les cadavres innombrables des enfants du tiers monde.
Et enfin, comme citoyens du monde qui sommes aussi des physiologistes, nous devons faire campagne pour que la famine organisée par les hommes soit éliminée comme arme de guerre. Les nations ont signé des traités éliminant la guerre chimique et bactériologique, parce qu’elle ne fait pas de distinction entre combattants et non-combattants. Nous, physiologistes, savons que la famine, elle, fait une distinction — à cause de leur vulnérabilité, ce sont les enfants, les femmes enceintes et allaitantes, et les vieillards — c’est-à-dire les non-combattants par excellence — qui sont ses premières et souvent ses seules victimes. Les adultes sont physiologiquement bien moins vulnérables et de plus, historiquement, les armées sont toujours nourries en priorité. La famine est ainsi une arme de terreur et un moyen de massacre contre les non-combattants — elle n’a essentiellement aucune valeur militaire. Et on peut démontrer que là où elle a été utilisée — par le Nord contre les Sudistes pendant la guerre civile américaine, par les Allemands contre Paris en 1870-1871, par les Alliés contre les Pouvoirs centraux pendant la première guerre mondiale, par les nazis à Leningrad pendant la deuxième guerre mondiale, par l’armée américaine contre le Viêt nam, par le gouvernement contre les rebelles « biafrais » pendant la guerre du Nigéria — les souffrances de la population civile n’ont pas affecté les forces qui ont amené une décision militaire. Sûrement, si nous voulons affirmer les droits physiologiques de l’Homme, une convention internationale sur l’élimination de la famine comme instrument de guerre (et de coercition politique) serait un premier pas sur lequel nous, physiologistes, devons insister. Les Droits de l’homme en tant qu’organisme sont une condition nécessaire, même si non suffisante des droits et de la justice de l’Homme.
Référence
Mayer, J. « Physiologie et condition humaine : les droits physiologiques de l’homme. » Annales de la nutrition et de l’alimentation, vol. 33, n° 1, 1979, pp. 5–15. JSTOR, jstor.org/stable/45123171.
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